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Peinture - Portrait de Timju Jeannet



C’est chez lui dans son atelier à Paris, que Timju Jeannet compose ses peintures. Des instants suspendus où les personnages observés s’offrent un moment précieux et éphémère, celui de prendre le temps de savourer la beauté d’un quotidien heureux et ordinaire.

Rencontre avec un artiste plasticien qui donne un joli coup de poésie à des scènes de vie qui valent bien la peine de ne pas en oublier la douce et fraiche simplicité !



C’est derrière une large baie vitrée bordée de succulentes profitant de la lumière claire que Timju m’accueille. Sur son bureau, les petits et moyens formats côtoient tubes de peinture à huile et autres gouaches aux teintes vives et lumineuses. La musique n’est pas loin non-plus et le calme environnant est propice à l’odeur d’un café tout juste filtré.

Ce cadre, on peut facilement le retrouver dans le travail de cet autodidacte, pour qui la passion du dessin et de la peinture s’est révélée en parallèle de ses études en Sciences politiques et Management public à l’Université de Lausanne.

Depuis 2015, année de son installation à Paris, il se consacre pleinement à sa pratique qui se voit évoluer telle une oeuvre figurative aux traits simplifiés ne cherchant pas l’illustration d’un réalisme absolu mais l’expression d’une intimité à la fois universelle et mystérieuse.

Tantôt décors urbains et paysages naturels s’élèvent en personnages principaux, tantôt les protagonistes présents sous nos yeux vaquent à leurs occupations. Des scènes d’apparence naïves qui révèlent pourtant une profondeur, celle de pouvoir s’offrir un moment de présence à soi, comme cet instant où un rayon du soleil s’invite subtilement par la fenêtre du salon ou lorsque la chaleur l’un lieu paisible laisse nos pensées s’évader.


C’est en 2016, à l’écoute de l'album Euphonie du musicien Ojard que je découvre tes peintures, celles-ci au nombre de dix, dix scènes du quotidien aux teintes poétiques pour illustrer dix morceaux aux sonorités pop.

Quelle a été ta démarche dans ce processus collaboratif ?

Lorsque Ojard m’a contacté pour que j’illustre les morceaux de son EP, ce que je dessinais lui rappelait sa démarche dans la composition de la musique de cet album, conçu comme la transcription du quotidien, évoquant l'espace intime.

Après m’avoir présenté sa démarche, j’ai attentivement écouté pendant plusieurs jours cette musique exclusivement instrumentale et très douce pour bien m’en imprégner. Elle me faisait penser à une musique pouvant illustrer des scènes de films, j’ai imaginé une série de peintures où figure à chaque fois un personnage différent dans une scène d’un quotidien, de manière à ne pas ancrer la musique universelle d’Ojard dans un seul univers.

Il était important pour moi de faire figurer une diversité. D’ailleurs je ne savais pas quel dessin allait correspondre à quelle piste, c’est la sensation générale qui se dégageait de l’album qui m’a inspiré pour cette série.

Si l’univers de mes dessins est ancré dans la réalité, il fallait qu’il se dégage de chacun un mystère pour coller au coté méditatif de cette musique. C’est pourquoi les personnages ne sont pas représentés en pleine action, mais dans un moment d’arrêt.

Cette collaboration s’est faite dans un dialogue constant entre Ojard et moi, même s’il m'a donné carte blanche, je tenais à ce que mon travail puisse coller parfaitement à son univers et représente sa musique fidèlement. C’est un aspect auquel j’attache beaucoup d’importance dans toute collaboration ou commande privée : qu’en finalité, l’univers et le style de mes dessins ou peintures accompagnent la démarche de l’autre personne. Que mon travail soit presque le sien… .






Dans quelle mesure la musique guide ton travail ?

Depuis l’enfance, j’écoute tout le temps de la musique. Elle a accompagné mes révisions, mes trajets, mes moments d’ennui. C’est tout aussi naturellement que la musique participe à mon processus créatif.

Si au départ, j’ai l’idée assez précise d’un dessin ou d’une série, je vais aller puiser dans la musique qui appelle en moi une sensibilité ou un souvenir qui se rapproche de ce que je souhaite transmettre à travers ce dessin.

La musique n’influence pas mon travail. Elle agit comme un mantra qui permet d’ancrer l’angle, les couleurs, la composition, la touche que j’ai à l’esprit ; de garder en mémoire mon intention, de trouver un rythme de travail. Il ne s’agit pour autant pas de l’interpréter en dessin.

Que ça soit à travers un morceau ou une playlist, la musique ouvre en moi des univers particuliers. C’est comme une bande son.

Comme il n’y a pas de liens évidents et directs entre la musique et mes dessins, j’ai toujours tenu à ne pas révéler mes playlists ; à ne pas associer un tableau à la musique qui m’a accompagné, pour laisser les spectateurs libres de toute sensation.

Au-delà de la musique, il y a également la littérature, le cinéma ou la photographie.

Ces influences vont moins imprégner mon travail que lui suggérer une certaine direction. Je m’en éloigne assez vite.




La couleur joue un rôle important dans tes œuvres, tout comme la simplicité des traits semble exprimer une naïveté assumée.

Avec quels matériaux travailles-tu principalement et pour quelles intentions voulues ?


Ce que je préfère, c’est le jeu de la couleur. Et puis, je suis davantage intéressé à l'idée d'évoquer " quelque chose ", une scène, un moment plutôt que de le représenter fidèlement.

Je peins comme un songwriter. J’aime que le résultat soit assez immédiat, accessible.

Pour y arriver et trouver le bon équilibre, cela peut parfois prendre du temps.

Cela se reflète d’ailleurs dans le choix de mes outils de travail : la gouache ou l’huile presque exclusivement sur papier, parfois sur bois.




Des artistes visuels qui t’inspirent ?

La liste des artistes qui m’inspirent est infinie et s’allonge au fur et à mesure, de toutes époques, de tous genres artistiques, ou de tous médias de la photo, du cinéma et du graphisme.

Cependant, il y a deux artistes qui ont particulièrement marqué mes débuts. La première c’est l’illustratrice américaine Maira Kalman qui écrit des livres illustrés pour adultes et enfants, et a fait de nombreuses fois la couverture du New Yorker. Ce qui m’a plu chez elle, c’est la poésie de ses illustrations joyeuses, colorées et naïves. Au-delà de son style, ce sont également ses thèmes de prédilection qui m’ont plu : les petits moments de bonheur, les choses de la vie de tous les jours qui permettent de conjurer le doute. Je recommande la lecture de The Principles of Uncertainity.

Et puis, Matisse, pour la simplicité des thèmes de ses oeuvres, ainsi que le travail de la couleur et la lumière. Matisse m’a conduit par la suite vers d’autres artistes comme Pierre Bonnard ou Edward Hopper.




Cette solitude joyeuse et choisie, ces instants suspendus et introspectifs que vivent tes personnages, ces « moments entre les moments » comme tu les appelles, sont récurrents dans ton travail et se retrouvent dans ta série de quatorze tableaux Stanza, actuellement exposée à L'Atelier Café Galerie à Lausanne. Cette thématique t'a-t-elle toujours été chère ?

Dans l’ensemble de mon travail j’aime montrer des moments. Plus exactement, des moments entre les moments. Comme des moments suspendus. Ces moments sont effectivement emprunts d’une solitude joyeuse. Si je la représente autant, c’est qu'avant même de dessiner j’ai toujours aimé ces moments, étant d’ailleurs un grand solitaire.

Ce que j’affectionne dans ces moments, où il y a certes assez peu d’actions, c’est qu’ils offrent la possibilité de réfléchir à ce qu’on a vécu, comme des moments d’infusion ; ou à se préparer pour des choses à venir. Bref, c’est comme un cadeau qu’on s’offre à soi-même.

Mais aujourd'hui j’ai d'avantage envie de représenter à la fois des scènes où l’humain n’apparaît pas comme dans la série Big Others, et des scènes de partage entre plusieurs personnages. De sortir de cette vie intérieure et d’aller vers l’extérieur.


En octobre 2020, l’exposition Big Others à l’espace KOBO à Zurich à laquelle tu as participé avait pour thème l’homme et la nature. Qu’as tu cherché à capturer avec cette série ?

Pour cette exposition, j’ai choisi l’huile sur bois. Et surtout de traiter le sujet presque de manière classique. En effet, j’ai choisi différents paysages, différents lieux, pour représenter la nature belle dans son plus simple appareil.

Mon intention initiale pour cette série provient de la chanson Les Jours Heureux de Keren Ann. Je voulais montrer le coté doux de la nature. Ces dernières années, lorsqu’on parle de la nature, on entend souvent son coté menaçant, en écho aux catastrophes naturelles. Or, sa puissance se révèle tout autant par sa beauté et le bien qu’elle peut nous faire.

En effet, une fois encore il s’agissait de montrer des moments : ces moments face à la nature où l'on peut être happé, et se retrouver soi-même. Il s’agissait donc bien de montrer l’humain face à la nature, et cela même s’il n’y figure pas, à l’exception d’un tableau.




Chaque tableau peut être un moment, un sentiment différent, d’où une sélection de lieux divers, mais également une playlist dont chacun des morceaux m’a accompagné pour un tableau différent. Par exemple, la chanson A Trick Of The Light de The Villagers m’a accompagné tout au long de la réalisation de The Waves.




Tes expériences en tant qu’artiste plasticien montrent une intention de collaborer avec des médiums différents de ta pratique, en quoi selon toi, ces dialogues permettent-ils d’imaginer un nouveau champ des possibles ?

Ma démarche reste celle d’un illustrateur. J’ai beau en rêver, je n’aimerais sans doute pas qu’on me donne un atelier, tout le matériel nécessaire et qu’on me dise : « Voilà, fais ce dont tu as envie ! » J’aime le cadre d’un sujet ou d’un thème, puis de chercher ce que je peux développer dans ce cadre-là.

Collaborer avec d’autres médiums offre la possibilité de se confronter à des problématiques nouvelles, à de nouveaux regards et oblige à se réinventer, à adopter le point de vue de quelqu’un d’autre tout en le faisant avec notre propre style.



Et pour finir en musique, une chanson pour évoquer ton travail ?


Une des chansons qui m’accompagne depuis longtemps et revient souvent : Harvest Moon de Neil Young.






Propos recueillis et photographies par Elise Beltramini

 

Découvrir le travail de Timju Jeannet


https://www.instagram.com/timju.jeannet/