Bande dessinée – Valfret
Chez Valfret, le dessin peut prendre beaucoup de chemins. Les paysages et les scènes du quotidien y côtoient des images plus imaginaires, des formes qui se transforment, des couleurs qui débordent, des mots qui viennent parfois s’inscrire dans l’image. Le réel y est bien présent, mais rarement seul. Une situation concrète peut ouvrir sur une sensation, une pensée, un récit ; l’image et les mots peuvent aussi se déplacer mutuellement et faire surgir de nouvelles associations.
Né en Haute-Savoie en 1982, Valfret se forme aux Beaux-Arts de Mons puis de Tournai, en Belgique, où il se spécialise en bande dessinée. Après Bernard Barracuda aux Requins Marteaux, il publie Sauvage chez Frémok, puis Un et demi en 2023 et La Montagne en 2025. Si les projets prennent des directions différentes, le dessin demeure le point de départ et le fil qui les relie. Les carnets occupent une place centrale dans cette pratique quotidienne, avec leurs dessins d’observation, d’imagination et leurs recherches qui peuvent ensuite trouver leur chemin vers une peinture, un livre ou un récit.
Cette manière de travailler laisse une place à ce qui apparaît en cours de route, aux rapprochements imprévus comme aux formes qui reviennent. Les images se construisent par essais, déplacements et reprises, sans que tout soit fixé dès le départ. C’est cette pratique du dessin, dans ce qu’elle a de concret comme dans ce qu’elle laisse encore ouvert, que nous avons abordée avec Valfret, rencontré au Festival Gribouillis 2026 à Bordeaux.

Aujourd’hui, qu’est-ce qui te semble définir le mieux ta pratique ?
La pratique qui est centrale, c’est celle du dessin. Dessin avec des techniques et des outils différents, peu importe. Je range aussi sous l’étiquette « dessin » les images faites avec des techniques mouillées, celles qui font pencher traditionnellement du côté de la peinture.
Le dessin fait l’unité dans mon travail, entre les livres d’images, les bandes dessinées (donc avec des récits), les expositions.
Si je zoome encore plus précisément et pointe le cœur du réacteur dans ce médium, c’est la pratique du carnet : remplir des carnets de tout format, toute taille, tout grammage de papier, couverture souple ou rigide, papier blanc ou légèrement crème, etc.
Remplir de dessins d’observation réalisés dans le train, dans les parcs, dans les cafés, à la maison, ou des dessins d’imagination, fantaisistes, grotesques, abstraits, minimalistes, avec texte ou pas, peu importe. Tout part de là, les projets de livre, de grandes peintures, etc.
Le dessin comme du VTT, du dessin tout terrain, du DTT.
Qu’est-ce qui nourrit ton travail ? Et qu’est-ce que tu cherches à faire passer à travers lui ?
Il n’y a pas de secteur de l’existence qui ne nourrisse pas mon travail. Tout est poreux, c’est le principe de la vie, nous traversons autant que nous sommes traversés, et ce malgré nous.
Une des caractéristiques de mes images, c’est qu’elles se promènent souvent du côté de la sensation, et cette sensation cristallisée est souvent intense, pieds au plancher.
Le vent souffle fort, quelque chose se trame, prêt à basculer.
Simplement et modestement, je crois que j’essaie surtout de tenter de raconter ce quelque chose de mystérieux agitant nos corps et nos consciences, cette énergie impétueuse vitale qui circule comme la bise dans le monde et l’anime. C’est pas si simple à aborder, c’est comme demander sa route au brouillard, ou vouloir habiller les photons solaires.
D’un projet à l’autre, les formes et les techniques peuvent beaucoup changer. Qu’est-ce qui te fait aller vers une forme plutôt qu’une autre ?
C’est une histoire d’envie/ennui mêlé aux opportunités. Et puis ce besoin que mon cerveau, pour garder son attention aux choses, saute de l’un à l’autre.
Dans une journée type, je fais du zigzag constant entre dessins dans mes carnets, écriture, grand dessin et pages de BD. Je peux passer dix minutes sur l’un et bifurquer sur l’autre pendant une heure, et revenir dix minutes sur le premier.
Ça ressemble au tracé que l’eau se crée en avançant. C’est une manière d’avancer par le débordement.
Certaines choses reviennent dans ton travail, parfois sans avoir été décidées au départ. Comment se construisent ces continuités, et quelle place laisses-tu à ce qui apparaît en cours de route ?
Je laisse beaucoup de place à l’accident. Je pars du principe que je suis le premier spectateur de ce qui arrive et que je dois rester dans cette zone d’imprévu au moment où les choses se tracent et atterrissent sur le papier. Si je suis surpris, les personnes qui liront ou verront le seront aussi.
À l’intérieur de cette posture de travail assez opportuniste se répètent des schémas de faire, des lignes de force. Il y a une matrice inconsciente qui a un mode opératoire, des habitudes et des obsessions. Les tracés, les thématiques, le rythme, quelque chose dans le lointain profond est redondant. C’est dans ces deux mouvements a priori contraires que naissent idéalement mes images et textes.
Si je remonte à la première question, le cœur de mon travail se joue dans les carnets et ensuite les projets de livre ou de peinture sont des circulations.
Si je prends la figure du CRS, elle a débarqué dans mes carnets en 2014, au moment de la Coupe du monde de foot au Brésil. Rappelez-vous, depuis 2008, la crise des subprimes, la banqueroute grecque, la figure du policier anti-émeute a poussé comme des champignons dans les images des JT. Cette figure a transité par le livre Sauvage, édité chez Frémok, puis a encore circulé dans mes carnets, puis sur des peintures de grands formats. Elle est devenue pour un temps un projet de livre illustré jeunesse (projet annulé), pour présentement devenir la figure principale d’un projet de roman.
Dans tes livres, comment se construit la relation entre le texte et l’image ? Est-ce que l’un vient parfois déplacer ou transformer la lecture de l’autre ?
Dans mes derniers livres, le dispositif formel est assez minimal : soit une image par page, soit deux. Le texte est systématiquement en dessous (comme dans Un et demi) ou il se balade dans les images (dans La Montagne). En volume, et sauf rare exception, le texte n’est pas très long. Il s’agit d’une ou de quelques phrases par image. Et elles sont plutôt courtes. Donc le dispositif est assez ossu, sans trop de gras sur les os.
Alors oui, l’essentiel de mon attention est porté dans la tension qui se noue entre le texte et l’image, sur les nœuds vaporeux que ces éléments créent entre eux, leurs champs poétiques croisés. Leur ancrage est aussi important que leur imprécision. Un mot ou une image, quand ils s’enfoncent dans le sol, se mettent illico à cacher quelque chose.
Le non formulé, le tu est une zone que je chéris dans mes projets. Laisser des respirations, des endroits en jachère, des zones étrangères sans lampe de poche, sans pierre de Rosette.
J’ai une attention particulière au fait d’équilibrer anecdote et jet abstrait. Par exemple, si je fais une image abstraite, le texte plongera dans le concret, il parlera du Lidl ou du bus. À l’inverse, si une image est très figurative, naturaliste, le texte pourra prendre des fulgurances poétiques fortes. Il s’agit de bouger les curseurs et de garder un pied sur terre et un autre dans le vent.
Quand je bosse, je laisse mijoter les choses comme pour un bouillon. Je passe beaucoup de temps à attendre que le dessin arrive. Je ne sais jamais exactement ce qui va apparaître dans l’image. J’essaie de savoir ce qui se cache dans les couches de peinture, la petite musique qui s’y fredonne, une musique dont je ne comprends pas exactement les paroles.
Il m’arrive souvent de déplacer un texte qui me fait tiquer parce que trop évident, ailleurs sur une autre image pour voir ce qu’il se passe alors. Je remixe assez facilement les éléments, en une sorte de découpage-collage. Je travaille directement au propre, alors c’est une manière un peu obligée (pour pas trop gâcher) de redispatcher les éléments.
Qu’est-ce que le livre permet dans ton travail qu’une image seule ne permet pas ?
Le livre est un canal de communication, en différé, par lequel une intimité en rencontre une autre. Le livre est un sésame. Je ne sais pas bien pourquoi, mais un·e lecteur·ice qui ouvre les premières pages d’un livre et se plonge dans ce petit espace offre immédiatement une lecture en son for intérieur.
Le livre réalise ce que le réel et les normes sociales ne permettent pas. Par exemple, si je rencontre quelqu’un dans la rue et que je lui dis « ramène-moi chez toi, dans ton canapé ou ton lit, et je te raconte ce que je vois profondément du monde et de la vie », cette personne va carrément flipper. Par contre, un livre pourra le faire, à condition d’être aperçu en librairie, hihi.
Tu as travaillé sur Un et demi et La Montagne au même moment, alors que les deux livres prennent des formes assez différentes. Qu’est-ce qui t’a amené à développer ces deux livres en parallèle ?
Un et demi devait au départ être un chapitre de La Montagne. Le chapitre a pris de l’ampleur et, tout grandissant, il s’est particularisé et autonomisé. En fait, il a marcotté.
J’ai découvert que travailler sur deux projets de nature différente en même temps, l’un étant un récit linéaire (La Montagne) et l’autre beaucoup plus constellaire et poétique (Un et demi), c’est vraiment un truc extra pour mon cerveau. Je peux sautiller de l’un à l’autre en permanence, garder une fraîcheur et de la joie au travail (évidemment, ce process de travail ne peut pas convenir à d’autres).
Les deux projets sont complémentaires : dans un récit linéaire et structuré, au bout d’un moment, les arcs narratifs sont posés et on ne peut plus y faire rentrer les idées nouvelles. Si l’autre projet est fragmentaire et poétique, il est un terrain où repiquer facilement les idées qui jaillissent.
Du fanzine aux revues, puis aux livres édités, qu’est-ce que ces différents contextes de publication changent dans ta manière de travailler, de construire une œuvre ou de raconter ?
Franchement, absolument pas. Évidemment, le tirage des zines étant plus petit, les choses peuvent être plus expérimentales, plus bizarres, moins conformes aux attentes et habitudes d’un·e lecteur·ice.
Quand tu regardes aujourd’hui l’ensemble de ton travail, qu’est-ce qui te semble avoir changé, et qu’est-ce que tu continues à chercher ?
J’espère toujours être surpris. Dans mon fonctionnement, c’est nécessaire pour garder la flamme, l’envie de faire. J’espère me laisser dériver. J’aime me lancer des défis. J’ai toujours envie d’être quelqu’un d’autre et de faire des grands écarts. En ce moment, je travaille sur l’écriture d’un roman. Ça m’excite autant que ça me fait trembler.
Sinon, deux trucs qui ont changé : je ne suis plus capable de travailler non-stop pendant une semaine sur un dessin, je suis de plus en plus pressé. Et dès que je crois avoir trouvé une manière de faire, il s’avère que le projet d’après se passe très différemment.
Propos recueillis et photographies par Élise Beltramini
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