top of page

Peinture - Portrait de Madeline Richards


À travers la peinture, Madeline Richards explore l'émotion du souvenir et la mémoire du corps. Les personnages illustrés avec réalisme, dialoguent avec leurs réminiscences et sensations physiques, se laissant parfois engloutir par un monde aquatique inquiétant.


C'est à l'occasion d'un voyage à Montréal l'été dernier, que je croise le chemin de l'exposition Peinture fraîche et nouvelle construction à la galerie Art Mûr, et le regard de la série Bending de Madeline Richards, une série qui m'interpelle instantanément. Alors qu'un chewing-gum d'un rose éclatant et de la taille d'un gros ballon me captive un instant, l'ombre du lapin d'Alice me rappelle l'imaginaire d'une autre époque. Tout comme les contes, les oeuvres de Madeline Richards, qu'elle qualifie volontiers de "réalisme-magique", parviennent à convoquer les souvenirs tout en laissant transparaître un sentiment étrange. Un inconfort qui amène l'inconscient à ressentir autrement les couleurs et les espaces, bien souvent clos et mouvants, en particulier dans sa nouvelle série The World Made Strange.


Rencontre avec une magicienne de l'allégorie et des couleurs qui nous plonge avec singularité dans son monde figuratif et fantastique.




Peux-tu nous parler de ton parcours ?

Je vis à Montréal depuis mon début de la vingtaine, mais j'ai grandi à Winnipeg. J'ai été très influencée par ma grand-mère Betty Richards, qui était peintre abstraite entre les années 1930 et 1970. Grâce à elle, la peinture a toujours fait partie de ma vie. J'ai également une formation en danse, qui a profondément influencé la façon dont j'aborde la figure dans mes peintures. Plus récemment, j'ai terminé ma maîtrise en beaux-arts à l'Université d'Ottawa, ce dont je rêvais depuis des années, et c’était assez incroyable d'obtenir ce temps dédié et ce retour critique sur le travail que je souhaitais developper.


Comment caractériserais-tu ta démarche artistique ?

Je dirais que je suis avant tout une peintre figurative. Je me suis toujours intéressée au corps, et tu peux voir que même les objets de mes peintures sont très corporels. J'aime cette capacité de transformation que possède la peinture, et ces moments dans mes peintures où les représentations de la réalité sont moins littérales mais plus imaginatives et honnêtes envers ce que je ressens. Si j'étais écrivaine, j'appellerais mon genre "réalisme-magique".





Série Bending, exposition Peinture fraîche et nouvelle construction à la galerie Art Mûr, août 2022 ©️ Élise Beltramini



Figuratives, tes peintures mettent en scène avec réalisme des personnages et des objets du quotidien, et contrastent avec des teintes et des univers oniriques parfois sombres et étranges, allant jusqu’à nous plonger dans un monde fantastique. Peux-tu nous en dire plus sur ce choix et son intention ?

Beaucoup de mes idées viennent de ma mémoire, mais j'encourage mes souvenirs à se transformer à travers le processus de la peinture, devenant ces mondes fantastiques que tu décris. Je pense que ce processus de transformation imite en fait la réalité, car les souvenirs se transforment avec le temps : les relations changent, nous découvrons des vérités passées, voyons les choses sous de nouvelles perspectives, ou même commençons à oublier. Certains souvenirs vivent dans le corps et sont davantage ressentis comme des sensations, ce qui rend le passé et le présent plus difficiles à séparer. Peindre et repeindre la mémoire me permet de décrire la manière dont mon point de vue évolutif modifie perpétuellement la forme de mes souvenirs. J'ai intitulé ma dernière série The World Made Strange afin de décrire la façon à la fois familière et étrange qui découle de la refonte et de la transformation de la mémoire. Dans cette série, j'ai choisi l'eau comme décor, afin que le passé refasse surface ou submerge, créant un espace illusoire onirique pour ces corps et objets qui occupent cet espace. Ce que j'aime dans la peinture de cet espace aquatique, c'est qu'il sert à la fois à décrire et à dissimuler la figure à travers la réflexion, l'ombre et la transparence. Il est également devenu un élément fort à part entière, constitué de nombreuses couches de peinture transparentes dont les couleurs non naturelles laissent le spectateur avec un sentiment d'incertitude. Je commence à questionner cet espace aquatique : est-ce dangereux ? Est-ce nourrissant ? Le vert s’équilibre entre l'abondance de plantes aquatiques telles que les algues, et la toxicité, avec les jaunes et les verts penchant vers des teintes acides. Je me demande : cet espace est-il interne et en gestation ? Ou est-il extérieur et vaste ?







Ton travail se compose de différents formats, qu’est-ce que cette variation te permet-elle d’exprimer ?

Pour moi, l'échelle et le format de l'œuvre sont dictés par le concept initial de la peinture. Je travaille généralement la composition de base à l'avance et je construis mon support en m’appuyant sur mon croquis préliminaire. Sur les grands formats, j'essaie de créer une variété de situations où les étendues de l'espace peuvent sembler enfermantes ou vastes, en contraste avec les corps qui agissent comme points de repères narratifs. Sur les petits formats, j'aime être un peu plus expérimental. J’utilise les petits formats comme des occasions d'essayer de nouvelles combinaisons de couleurs ou des poses inhabituelles dans la figure. Parce qu'ils sont petits, il y a moins de temps investi, donc je suis ravie d'essayer quelque chose qui pourrait peut-être ne pas fonctionner. Ensuite, les petits tableaux mènent souvent à de plus grands tableaux dans les mêmes thèmes. En fin de compte, je suis davantage motivée par le grand format. Je veux que mon travail prenne de la place, qu'il soit un peu déstabilisant et difficile à saisir.








Peux-tu nous décrire ton processus créatif habituel ?

Je commence généralement par une idée que j'esquisse le plus rapidement possible. Je crée ensuite des sources photographiques pour divers éléments que je souhaite rendre très réalistes. Dans ma série The World Made Strange, j'étais moins intéressée par l’idée de suivre un plan prédéterminé car je voulais que mon processus reflète véritablement l'expérience émotionnelle de mon sujet. Je me demandais comment mon processus de peinture pouvait être affecté ou aligné avec le processus de deuil ou de mémoire. Il était donc important que ces peintures puissent s'éloigner de l'esquisse initiale au fur et à mesure. Dans ce processus, je souhaitais donner de la place au hasard et à la réaction spontanée. En atelier, cela implique de superposer des couches de peinture, de peindre et de brosser des personnages et des objets. Je voulais faire des tableaux dans lesquels je pourrais tomber. La plupart des tableaux de cette série ont été peints simultanément dans mon atelier à l'Université d'Ottawa.





Quelles sont tes inspirations artistiques et dans ta vie de tous les jours ?

Dans ma vie quotidienne, les moments de réflexion et de souvenir sont ceux qui m'inspirent le plus. Je recherche souvent dans mes souvenirs, des images qui pourraient être transformées en peinture. Mes relations avec les gens sont à l'origine de nombreux éléments conceptuels dans mon travail, même si j'utilise principalement mon propre corps comme référence, je peux reconstituer un souvenir de quelqu'un d'autre pour compliquer l'image. Je vais aussi dans les musées pour m'inspirer, je m'intéresse à l'évolution des modes de couleur et de ligne à travers l'histoire de l'art, et j'aime utiliser l'allégorie pour faire référence aux peintures du passé. Je suis influencée par des artistes comme Steven Shearer qui a vraiment maîtrisé l'utilisation de l'allégorie et de la couleur en peinture.



Peux-tu nous parler de la création contemporaine au Canada et des espaces d’expression dédiés, notamment à Montréal ?


Montréal a la chance d'avoir de beaux espaces pour la création et les expositions, et parce que leurs emplacements sont souvent proches, ça peut arriver qu’il y ai des chevauchements au sein de ces projets. J'aime les lieux qui soutiennent volontairement les pratiques d'atelier ainsi que l'exposition dans leur programmation, comme la Fonderie Darling à Montréal ou AXENÉO7 à Gatineau. En fait, j'ai dirigé une galerie, Les Expositions Ymuno, dans l'édifice Belgo à Montréal pendant quelques années avec mon partenaire Ben Williamson. C'était à la fois un espace d'exposition et d'atelier : nous avons pu maintenir notre pratique d'atelier, accueillir des résidences et exposer de l'art. J'ai considéré l'organisation d'expositions et l'engagement curatorial comme une extension de ma propre pratique en studio et une façon de participer à la conversation sur l'art contemporain à Montréal. Actuellement, il y a des artistes avec des projets similaires autour de Montréal, ce que je trouve vraiment excitant. Il y en a quelques uns près de mon atelier actuel : la Galerie Cache et La Vitrine sur la rue Rachel. Je pense que les espaces d'exposition alternatifs ou initiés par des artistes sont vraiment importants pour le tissu créatif d'une ville.





Photos © Madeline Richards

Propos recueillis et traduis de l'anglais par Élise Beltramini

 

Découvrir le travail de Madeline Richards



Comments


bottom of page